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Il y a quelques temps des membres de ma famille voulaient connaître un peu mieux les aventures des autres membres trouvés dans notre arbre généalogique, j'ai retrouvé pour eux le récit de la libération des camps de concentration de ma tante Marguerite Doucet qui éclairera ceux qui ne connaissent pas beaucoup cette triste période... Elle nous racontait aussi souvent son quotidien là bas avec ses compagnes d'infortune. 

Voici son récit tel qu'il m'est arrivé dans les mains : 

Récit de la libération de Marguerite BOUTET épouse DOUCET -

Déportée n° 27386 - Ravensbrück

Il y a environ 50 ans que ma tante DOUCET m’a raconté les faits ci-dessous et sachant où elle était passée et ce qu’elle avait souffert, je l’avais patiemment écoutée mais je ne pensais pas écrire ce récit. Je vais le faire le plus fidèlement possible mais il est possible que certains faits soient dénaturés ou enjolivés, ce qui serait compréhensible par une personne ne sachant pas lors de son séjour au camp de Ravensbrück si, le soir même, elle serait encore vivante, car toutes les occasions de supprimer les déportées étaient bonnes. Alors qu’elle avait des difficultés à se déplacer, un gardien allemand lui donna un coup de pied (avec botte cloutée) aux fesses, d’une telle violence qu’elle eut le coccyx fracturé. Paralysée par la douleur, elle dût son salut à deux déportées qui l’entraînaient en la portant car une prisonnière ne pouvant plus marcher était abattue sur le champ.

« « Lorsque le groupe de déportées avait été appelé et dirigé vers des camions, toutes eurent la même pensée : on nous emmène pour nous tuer plus loin. Le convoi partit et s’arrêta à plusieurs reprises puis à l’un de ces arrêts le gardien les fit descendre et leur conseilla de faire leurs besoins dans le petit bois longeant la route. En descendant des camions elles eurent le même réflexe : où se trouve la mitrailleuse qui va nous abattre ?

Elles ne virent rien et les gardiens les firent remonter dans les camions, fermement mais sans brutalités. Elles ne se rendirent pas compte qu’elles avaient changé de gardiens et qu’elles n’étaient plus brutalisées.

Après l’un de ces arrêts, le bruit couru qu’on les emmenait en Suisse mais elles n’y crurent pas. Une de leurs camarades était dans un tel état de faiblesse qu’elle leur dit que sa mort approchait et elle leur demanda qu’après son décès de ne pas la laisser en Allemagne et d’essayer par tous les moyens de l’emmener avec elles en Suisse. Elles lui promirent.

Enfin le convoi s’arrêta et à leur descente elles furent surprises d’être encore en vie et l’une d’elles remarqua qu’un peu plus loin la route était barrée par une barrière blanche et rouge et au-delà on voyait des drapeaux suisses et des véhicules de la Croix Rouge.

Deux militaires étaient à côté de la barrière, consultant des papiers, parlant posément. L’un deux était un officier allemand, l’autre portait un uniforme inconnu qu’elles pensèrent être un uniforme suisse.

Un groupe de dix déportées fut poussé vers la barrière et elles remarquèrent une corde tendue à 50cm du sol qu’elles devaient enjamber, comptées par les deux officiers. Elles furent stoppées 5 à 6 mètres après cette corde et durent attendre. Elles virent venir en face d’elles un groupe d’une dizaine de soldats allemands qui arrivés à 10 m de la corde furent violemment apostrophés par l’officier allemand. Ils s’arrêtèrent, se regardant entre eux puis firent demi-tour. L’officier allemand discuta vivement avec le militaire suisse qui après avoir entendu, acquiesça.

Il y eut un silence de mort et personne ne savait que faire, puis les soldats revinrent portant chacun une arme, l’officier allemand leur fit signe d’avancer, leur dit une ou deux phrases « sèches » et ils franchirent la corde. Les déportées qui comprenaient l’allemand traduisirent les paroles de l’officier : Vous êtes entrés en Suisse avec votre arme, vous devez en sortir avec cette arme.

Un deuxième groupe de dix déportées fut conduit vers cette corde, compté par l’officier allemand puis par le militaire suisse. Arrêt à 10 m, arrivée de dix soldats allemands qui enjambèrent la corde, revenant aussi dans leur pays.

La présence de cette corde à 50 cm du sol devint compréhensible : seuls ceux pouvant l’enjamber, c'est-à-dire les vivants pouvaient faire l’objet de l’échange.

Les déportées qui avaient l’habitude d’obéir, comprenant que pour que le corps de leur camarade morte ne reste pas en Allemagne, prirent l’initiative de le porter pour passer cette corde. Les deux plus valides prirent le corps sous les bras, deux autres étaient juste à côté pour leur prêter main forte alors que le reste du groupe se plaçait de façon à couper la vue de l’officier allemand, occupé à ce moment là à consulter sa liste et à se retourner fréquemment vers les soldats allemands rapatriés d’où s’élevait une forte discussion.

 Ces militaires, au courant des évènements n’appréciaient certainement pas de revenir en Allemagne (avec leur arme) et avaient espéré pouvoir attendre à l’abri que la guerre cesse. L’internement en Suisse était plus enviable que le régime militaire en Allemagne en cet instant.

Dès que le groupe où était ma tante pu avancer, elles demandèrent de l’aide au personnel de la Croix Rouge afin d’échapper à la vue de l’officier allemand. Des infirmiers puis un docteur arrivèrent rapidement et ils ne purent que constater le décès de la déportée. Ses camarades expliquèrent le serment qu’elles lui avaient fait quelques heures plus tôt avant sa mort. Le médecin militaire leur dit que le certificat de décès porterait la mention « Décédée en Suisse ».

Elles avancèrent vers un véhicule bureau pour décliner leur identité et reçurent chacune un gobelet de boisson épaisse et un biscuit. On leur conseilla de boire à petites gorgées ce liquide nourrissant, entrecoupé d’un morceau de biscuit car, leur expliqua-t-on, leur estomac resserré par les privations ne pourrait le supporter et elles risquaient de tout rendre. » »

Pour les faits suivants, je ne me rappelle pas si ma tante m’a précisé le lieu (France ou Suisse) car dans l’euphorie de leur libération, elles étaient dans un rêve, ce qu’elles étaient certaines, elles n’étaient plus en Allemagne.

« « Dans le petit car qui les conduisaient dans un centre de regroupement, elles demandèrent à l’accompagnatrice de la Croix Rouge de s’arrêter devant un magasin de sous-vêtements, après avoir hésité, elle accepta et le véhicule stoppa devant un commerce de sous-vêtements.

A la stupéfaction de la propriétaire qui sachant ce qui se passait à la frontière, avait vu passer des déportés de loin, mais de près elle fût horrifiée surtout quand elles pénétrèrent dans le magasin. Ma tante demanda si on pouvait leur fournir quelques sous-vêtements, mais la commerçante ne savait que faire car elle doutait d’être réglée.

Ma tante s’avança vers la caisse, la rassura et lui demanda des petits ciseaux genre « brodeuse ». Muni de cet outil, elle entreprit de découdre un petit objet sorti de sa bouche (2cmx2xcmx5mm). A la stupéfaction de tout le monde, elle déplia ce « petit coussin » et apparut un billet de 10 000 francs français. Ma tante expliqua, qu’en prévision de son arrestation elle avait confectionné ce petit coussin et avait réussi à le soustraire à ses gardiens en le gardant dans sa bouche ou dans une cavité naturelle de son corps.

Sur l’un des côté du billet on pouvait voir nettement la marque du contact avec le tissu imperméable, délimité par des pointillés noirs aux endroits où la salive avait pénétré par les trous des points de couture.

Une fois passé ce moment de stupéfaction, les déportées furent munies chacune d’une culotte, d’un soutien-gorge, de quelques serviettes hygiéniques et leur support.

La commerçante déclara qu’elle ne remettrait jamais ce billet en banque et qu’il resterait une relique dans sa famille. Elle rajouta à chacune quelques autres objets (mouchoirs, etc.…) et rendit la monnaie à ma tante en lui faisant cadeau d’une petite bourse, car bien entendu elles (les déportées) étaient démunies de tout. » »

Si ce récit devait être publié, je demande que le nom de ma tante, madame Marguerite BOUTET épouse DOUCET, soit inscrit en toutes lettres. Quant à moi, mes initiales J.B. sont suffisantes.

                                        Clermont-Ferrand, le 22 septembre 2005

                                                                         Jean BOUTET